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Les "cartons rouges" au tourisme



 
  MEXIQUE: "Homos et hétéros, un même goût pour l'enfance "
 
"Homos et hétéros, un même goût pour l'enfance "

Texte Anne Vigna. Avec l'aimable autorisation de la photographe Karina Tejada

A Acapulco, depuis longtemps, le tourisme sexuel est un business, accepté par les autorités et dont l'industrie touristique préfère ne pas trop parler. Pourtant, il existe près de 3000 lieux nocturnes qui proposent des activités en relation avec le sexe .

« Les Canadiens sont les plus gentils et les plus généreux ». La phrase pourrait être un compliment sur l'amabilité nordique mais sortie de la bouche de Jésus, 17 ans, gamin des rues à Acapulco depuis l'âge de 14 ans, elle prend une tout autre résonance. Car ici, les « gentils touristes » avec les petits garçons ou les mineurs, ne sont pas des philanthropes émus par leur dénuement, mais des « sexotouristes », qui dans le célèbre port mexicain ont des relations sexuelles avec des enfants.

A Acapulco, depuis longtemps, le tourisme sexuel est un business, accepté par les autorités et dont l'industrie touristique préfère ne pas trop parler. Sur le boulevard long de cinq km, qui borde le Pacifique, et dans tous les quartiers mal famés du port, les services de la ville ont répertorié plus de 3000 lieux nocturnes qui proposent des activités en relation avec le sexe dont 200 maisons closes ( casas de cita ). Discothèques, massages, « table danse », spectacle de travestis, gigolos en tout genre, la liste est longue et se complète chaque jour par trois pages de petites annonces dans les journaux locaux. Selon une enquête menée par des chercheurs de l'UNAM (Université de Mexico), entre 10 et 25% des employés de ces antres nocturnes sont mineurs. Parmi les employés majeurs, l'âge dépasse rarement les 25 ans. Dans la dénommée « zone rouge » d'Acapulco, la plus mal famée où les touristes étrangers ne vont jamais, le taux de jeunes filles mineures peut atteindre 50%.

« A l'intérieur » de la fête d'Acapulco

Il existe par ailleurs dans la ville au moins 80 lieux publics de rencontres entre enfants et touristes (nationaux et internationaux) que les autorités connaissent pour avoir été dénoncés par les habitants : « la place centrale, les stations d'autobus, certaines plages et le long des docks des bateaux de croisières » explique Miguel Lopez, responsable du programme Prostitution et pornographie infantile du DIF (Développement Intégral de la Famille ) à Acapulco.


Javier, 12 ans, dans les rues d'Acapulco depuis l'âge de 9 ans, raconte, en se tortillant sur sa chaise, la scène classique : « Un touriste nous invite à manger, nous offre des cadeaux ou des habits puis nous propose de l'argent pour coucher avec lui. On peut aussi les rencontrer en discothèque mais là, c'est une entente avec le patron du lieu, c'est autre chose. »
Les enfants ne racontent pas ce qui se passe « à l'intérieur » de la fête d'Acapulco car les propriétaires les menacent souvent. En échange, les salaires des enfants peuvent atteindre des sommes colossales dans le dénuement de l'Etat de Guerrero, un des plus pauvres du Mexique. Si la « passe » est de 500 pesos par heure (38 €) dans la zone des taxis, une danseuse mineure dans un « table danse » peut gagner jusqu'à 5000 pesos (383 €) en une nuit, soit plus de 115 fois le salaire minimum de l'Etat du Guerrero, qui s'élève à 42 pesos par jour (3,3 €).

Victimes des réseaux d'exploitation

Depuis 2002, le Mexique alerté par l'UNICEF et l'OIT a pris conscience de la gravité du phénomène. Selon l'organisation onusienne pour l'enfance, 25 000 enfants se prostituent dans le pays, et la majorité dans les centres touristiques (Cancun, Acapulco, Tijuana, Mexico). Dans les deux zones frontières (au nord avec les Etats-Unis, au sud avec le Guatemala), les enfants sont victimes de réseaux d'exploitation liés au passage des migrants centre-américains en route vers les Etats-Unis. Selon le ministère de l'Action sociale, 10 000 mineurs dont la moitié des filles, ont tenté d'émigrer en 2004 vers les Etats-Unis (la plupart pour rejoindre leurs parents) soit 20% de plus qu'en 2003.

Les fausses croyances des touristes

Le « boom » de la prostitution infantile au Mexique est donc lié à son statut de transit vers les Etats-Unis mais également au nouveau « goût » des touristes. « Avec l'explosion du sida, l'enfance est vue comme « pure » et symbolise la santé. Il y a aujourd'hui beaucoup plus de « sexotouristes » qui recherchent le contact avec un adolescent, synonyme de sexualité saine » écrit Miguel Angel Ruiz, auteur de l'étude sur la prostitution infantile à Acapulco. Les contradictions et les fausses croyances font en effet légion chez les touristes. Toujours selon l'équipe de chercheurs de l'UNAM, « les Occidentaux croient que dans les régions tropicales, on se prostitue naturellement ou par recherche du plaisir. Ils pensent que la pratique y est plus authentique alors qu'il s'agit de prostitution liée à la pauvreté, à la désintégration familiale et aux réseaux d'exploitation. » D'année en année, le phénomène spécifique de la prostitution infantile a pris de l'ampleur au point que la directrice du DIF national, Ana Teresa Aranda a tiré la sonnette d'alarme dans la presse( La Jornada , 10 juin 2005) : « Acapulco est la ville du Mexique où la prostitution infantile est la plus répandue ».

La poule aux oeufs d'or

Selon Igone Guerra, en charge de la prostitution infantile à Mexico pour l'OIT, « 50% des sexotouristes, n'avaient pas prémédité leur action. Ils l'ont fait avec l'offre proposée. »
Ainsi à Acapulco, le premier taxi propose au voyageur tout frais débarqué, ses services d'intermédiaires pour la fourniture de stupéfiants comme de partenaires sexuels. Le chauffeur est rapide à proposer ses offres car le client aura les mêmes propositions dès qu'il s'arrêtera au bar. L'impunité est depuis longtemps la règle et personne ne craint vraiment une arrivée de la police. Les autorités policières doivent bien reconnaître qu'hormis l'arrestation d'un réseau pédophile en 2002 (neuf Américains et Canadiens), aucun touriste n'a jamais été détenu à Acapulco pour avoir eu une relation sexuelle avec un mineur. La toute nouvelle division de la police cybernétique présente à Acapulco et à Mexico a déjà traqué des réseaux pédophiles transnationaux (entre le Mexique et les Etats-Unis par exemple) mais n'a jamais pu empêché la « promotion » du tourisme sexuel. « Nous connaissons des sites internet avec des allusions très claires au tourisme sexuel avec des mineurs. Ce sont des sites commerciaux et nous ne pouvons pas imposer la fermeture car le délit n'est pas flagrant, même s'il est clair pour tout le monde » explique le lieutenant chef de la police cybernétique à Mexico qui doit garder l'anonymat. Rosa Martha Brown, opérateur de voyage et présidente de la fondation Infancia (Enfance) à Mexico est très critique sur la responsabilité de l'industrie touristique dans ce domaine « le mot d'ordre est de ne pas toucher à la poule aux œufs d'or. L'industrie touristique joue en plus sur le thème du « voyage initiatique » avec l'offre d'expériences sexuelles inédites. »



Plus de garçons que de filles
Un secteur très lucratif concerne apparemment les homosexuels. Les spécialistes s'accordent à reconnaître que les garçons des rues sont plus nombreux à se prostituer que les jeunes filles et qu'un nombre indéfini mais croissant de discothèques proposent des shows avec mineurs. « C'est devenu un problème majeur aujourd'hui et nous ne savons pas comment stopper le phénomène. D'année en année, il y a plus de prostitution sur les plages gays et plus de demandes avec les enfants » raconte l'avocate. L'association locale des gay et lesbiennes a reconnu le problème et collabore avec le service prostitution infantile du DIF. Car finalement la réaction la plus vive vient aujourd'hui de la population, choquée par l'attitude de plus en plus décontractée des touristes envers les enfants.

Il va être plus difficile en effet de pratiquer demain le tourisme sexuel à Acapulco.
Pas du fait des autorités bien sûr ni de celui de l'industrie du tourisme, mais à cause des habitants du vieux port. Des citoyens lambda qui se baladent, font leurs courses, travaillent dans un hôtel. Des citoyens attentifs, volontaires et qui soulignent « leur ras-le-bol des pratiques des Occidentaux ici ». Rien de fasciste pourtant dans l'attitude : ils sont les 500 « promoteurs » du DIF, des volontaires qui alertent les autorités quand ils voient un enfant pieds nus et un touriste avec une banane se balader sur les quais, un ado gominé draguer un Américain ou une petite fille rester trop longtemps près des taxis.De toute condition sociale et de tout âge, les promoteurs du respect de l'intégrité des enfants, sont discrets et efficaces. Ils sont à l'image de la nouvelle campagne de sensibilisation contre la prostitution infantile qui proclame que le premier pas dans ce combat consiste à « ouvrir les yeux et ne plus fermer la bouche.»

A lire:

L'enfance comme marchandise sexuelle (Mexique, Etats-Unis, Canada), la infancia como mercancia sexual , coordinateurs Elena Azaola et Richard J. Estes. Centre d'investigation en anthropologie sociale, UNAM. Aux éditions Siglo veintinuo, en espagnol.